Au fait, comment je m’appelle ?

Hier, d’une voix grave, j’annonce à une amie ma décision de ne plus boire d’alcool jusqu’à la fin de mes jours et pour l’éternité. Haussement de sourcils.

– Tu n’y vas pas un peu fort ?

– Ah non non.

– Allons, je n’ai jamais remarqué que tu avais un problème avec l’alcool !

– Ah si si.

– Je te vois toujours un verre de Champomy à la main !

– Ça c’est quand j’étais enceinte. Il y a quatre ans.

– Déjà ? Le temps passe vite.

Me vient alors le besoin urgent de lui déballer la liste intime de mes hontes, le musée personnel de mes horreurs pour la me convaincre moi-même.

– Alors, écoute bien, il y a eu…

… la fois où j’ai embrassé le mec de ma meilleure copine sous les yeux de mon mec à moi qui est parti se coucher et ne m’a plus adressé la parole (pendant 24 heures, plutôt sympa, il aurait pu faire sa valise) et la meilleure copine à qui je ne pouvais plus adresser la parole les semaines suivantes sans être prise de stupeur et de tremblements à l’idée qu’elle apprenne la vérité,

… la fois où j’ai flirté avec un mec toute une soirée pour atterrir dans la chambre d’un deuxième qui, le lendemain matin au réveil, m’est de nouveau apparu con et moche, tandis que le premier a raconté à tout le monde que j’étais une allumeuse infréquentable,

… la fois où j’ai failli renverser un piéton parce que je me disputais avec mon mec de l’époque et que j’avais besoin de déverser ma colère sur quelqu’un (le piéton a survécu, je l’ai évité au dernier moment, pas la peine d’appeler la police),

… la fois où j’ai harcelé un type qui déclinait (avec un tact surhumain vu mon ton super agressif) mes avances,

… la fois où j’ai baisé dans un champ pendant un concert avec un type que je venais de rencontrer et on s’est fait virer par la sécurité, ma dignité et le contenu de mon sac à main éparpillés dans la bouse de vache,

… la fois où j’ai gravé l’empreinte d’un tronc d’arbre sur le coffre de ma voiture,

… les (trop nombreuses) fois où j’ai dû attendre en panique au labo les résultats d’une prise de sang, séro-négative à chaque fois, un ange a veillé sur moi,

… je parle même pas des pilules du lendemain,

(Eh oui, Sherlock, l’alcool et le sexe sont intimement liés, j’y reviendrai)

Et puis toutes les soirées où j’étais la dernière à partir, encore un verre, encore une tournée, me brûler les ailes jusqu’à ne plus pouvoir décoller du bar. Oiseau sans ailes, oiseau tronc.

Atterrée, l’amie ouvre la bouche, la referme, puis la rouvre hyper lentement pour dire :

– C’est sûr. Vu comme ça.

_attraction_
© Zeta « Chercher le mot qui sera le vrai miroir de moi-même »

Une fois rentrée chez moi et comme pour évacuer la moindre trace de doute dans mon cerveau réfractaire, je demande à Gougueule : suis-je alcoolique ?

Passer des tests en ligne. Plein. S’apercevoir que je réponds aux mêmes questions à chaque fois. Vague d’espoir lorsque je lis celle-là : « vous êtes-vous déjà blessée ou avez-vous déjà blessé quelqu’un en buvant ? » Of course not ! Ou celle-là : « Un parent, un ami, un médecin ou un autre soignant s’est-il inquiété de votre consommation d’alcool ? » Vous me prenez pour un cas social !

Malgré tout, les oui l’emportent haut la main et le score s’affiche, inébranlable. 18.

Mêmes questions, mêmes réponses et comble du n’importe quoi, les diagnostics, eux, varient. Sur un site on me dit que ma consommation est dangereuse et nocive, sur un autre que j’ai une dépendance à l’alcool (sans blague ?) et un troisième se la joue diplomate-en train-de-négocier-un-traité-de-non-prolifération-nucléaire : « il est possible que vous ayez développé un certaine dépendance ».

Tiens, si je changeais de langue. Passons à l’anglais.

J’aime particulièrement la question : “Have you ever heard or seen things that were not there?” (Avez-vous déjà vu ou entendu des choses qui n’étaient pas là ?) Ça me fait penser à l’imitation d’Isabelle Adjani par Florence Foresti. « Je ne suis pas folle vous savez ! »

Globalement, sur les sites anglophones, c’est l’alerte rouge violacée. Arrêtez, abstinez, n’adressez plus jamais la parole à un verre de vin à partir de cette seconde si vous ne voulez pas décéder de manière définitive.

La différence de niveau de panique donne une idée du niveau de déni culturel ou suis-je victime de mon énervement contre Jupiter qui prétend que boire du pinard à chaque repas, c’est trop la classe ?

Dois-je m’appeler alcoolique à partir de maintenant ? Juste au moment où j’arrête de boire ? Personne n’est foutu de définir clairement l’alcoolisme. Est-ce trop boire, mal boire, souffrir de sa consommation, dévier du consensus social qui norme la consommation sur un territoire à un certain moment de l’histoire ? Au début du 20 ème siècle, on buvait pas pareil que maintenant. Et si j’étais Russe par exemple. Bref.

Cherchons des descriptions qui me correspondent. Ce blog affirme sur sa page d’accueil : « Suis-je alcoolique n’est pas la bonne question à se poser. Les seules questions à se poser sont de savoir si l’alcool vous empêche de réaliser vos rêves dans cette vie qui vous a été donnée et combien de temps allez-vous encore supporter cette situation. »

C’est tout à fait ça. L’alcool met des bâtons dans les roues de mes rêves et fait pourrir mes squelettes dans le placard.

Dans le livre Alcohol Explained, l’auteur refuse de diviser le monde entre ceux qui savent boire et les abrutis comme moi qui ne savent pas s’arrêter, il préfère parler de différents « stades » de l’addiction.

Nos vies buvantes seraient comme un voyage démarrant au premier verre d’alcool ingéré (vague souvenir d’un Malibu à la noix de coco dégueulasse à 15 ans). Ce premier verre ouvre la porte à l’addiction qui va s’installer avec la répétition de l’expérience (viens par ici petite ouate, plante ta tente dans le salon) et combler les vulnérabilités psychologiques installées dès l’enfance. Jusqu’à ce que la goutte de vin fasse déborder la vase des doutes, c’est-à-dire quand l’alcool a tissé sa toile genre hyper serré et qu’un verre devient essentiel pour un nombre de plus en plus important d’« épreuves » de la vie (soirée, cocktail, déprime, deuil, anxiété, blues, rupture, sortir de chez soi, etc).

Il y a cette définition qui me plaît bien : si vous vous demandez si vous avez un problème avec l’alcool, c’est que vous avez un problème avec l’alcool.

Alors disons que j’ai décidé de ne plus boire pour faire repousser mes ailes brûlées.

Pensées-papillon :

•           L’alcool est un lieu. Et j’ai choisi de ne plus y aller.

•           L’ouvre-bouteille ressemble à une personne qui vous tend les bras, ça fait partie du complot.

•           Le chocolat a été inventé pour que je puisse arrêter de boire.

•           Cannabis. Hmmm… Pas encore décidé.

•           Lu un article de Joyce Maynard qui raconte avoir pris conscience qu’elle était alcoolique en relisant les épreuves de son dernier roman : la narratrice ne pouvait pas vivre sans son vin quotidien. Me suis alors souvenue de la relecture d’une histoire que j’avais écrite où le personnage principal se mettait une mine en permanence. J’avais réécrit tous les passages et transformé l’eau en vin. Il n’y a pas plus faux-monnayeur qu’un buveur.

7 commentaires sur “Au fait, comment je m’appelle ?

  1. Je viens de découvrir votre blog et je le suivrai avec attention. Concernant votre sujet, je pense, sincèrement, que chaque personne présentant une addiction, quelque soit la substance, est unique et que, par conséquent, chaque dépendance est unique. Alors, ne vous blâmez pas, comme j’ai pu le lire dans un autre article. Si une méthode d’aide universelle existait, ça ferait longtemps que les addictions seraient éradiquées. Avancez petit à petit, quitte à reculer de temps en temps, pour ensuite prendre de l’élan et avancer encore plus loins

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